Construire l’usage
Construct the use
 
07/12/2009
Libre expression
Nicolas Tixier
• Architecte – Laboratoire Cresson, Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble
• Architect – Cresson Laboratory, National Institute of Architecture Grenoble



Si l’on s’est tous un jour assis dans un siège dessiné par Marcel Breuer –le fauteuil-club B3, dénommé ensuite « Vassily », présent dans les salons du monde entier– il est plus difficile de fréquenter la diversité de son travail d’architecte.

De 1925 à 1976, sa production traverse toutes les échelles de la conception : du design de mobilier pendant ses années au Bauhaus, à la production architecturale allant de la maison individuelle aux églises en passant par des immeubles de bureaux et d’habitations, jusqu’au projet urbain de nouvelles cités.

S’il suffit de rester dans l’hémisphère nord pour visiter son architecture, il n’en faut pas moins parcourir l’Europe et les Etats-Unis. Et si le siège de l’Unesco à Paris et la station de Flaine dans les Alpes sont sans doute les plus célèbres réalisations de Marcel Breuer en France, elles ne doivent pas occulter l’immense complexe de bureaux qu’est le centre de recherche IBM à La Gaude près de Nice, ni le projet de ville-satellite à Bayonne avec ses 1 100 logements dans le quartier des Hauts de Sainte-Croix, ni la superbe maison Saier près de Deauville, reprenant les plans du projet non-construit d’une maison pour Peter Ustinov.

Prenez le catalogue « Marcel Breuer Design and Architecture » réalisé en 2003 par le Vitra Design Museum pour l’exposition qui tourna plus de six années dans de nombreuses villes européennes puis américaines (mais sans jamais s’arrêter en France !), ou prenez l’ouvrage d’Arnst Cobbers édité par Taschen en 2007, et regardez les photos… Vous serez frappé par la dimension contemporaine de la plupart de ses projets et en particulier de l’ensemble des maisons. Si les habits et les postures des gens, ainsi que les voitures devant les bâtiments datent sympathiquement les images, les bâtiments semblent eux ne pas être soumis à cet effet du temps. Et quand les photographies sont prises aujourd’hui, on se surprend à regarder quelques-uns de ses projets comme pouvant relever d’une production contemporaine.

Mais d’où vient cet effet ? Le fait que les projets de Marcel Breuer échappent en partie aux styles et aux modes qu’il a traversés ? Pourtant, moderniste, il l’est, c’est certain. Mais aujourd’hui c’est son attitude pragmatique qui semble permettre de relire toute son œuvre. Comment ne pas voir dans son travail ce souci d’utiliser des principes constructifs simples promettant une optimisation industrielle potentielle, et mettant le tout au service de l’usage et de l’usager, dont le corps semble toujours pouvoir trouver sa place quels que soient le projet et sa taille. Logique constructive et logique sociale vont de pair pour Breuer. Ses croquis d’ambiances sont une preuve supplémentaire de cette articulation permanente entre structure et usage pour ses recherches formelles. Quel dommage que seuls de rares ouvrages les publient ; on y voit alors, associés dans les mêmes dessins, les corps en action autant qu’au repos, les principes constructifs à l’œuvre et les éléments de paysages signifiants. Réduire son travail à des effets sculpturaux, serait nier la part sous-jacente d’inventivité structurelle et de recherche sur l’habitabilité qui sous-tendent tous ses projets.

Que ce pragmatisme ait permis autant d’audaces formelles est sans doute une des clefs pour comprendre les leçons que nous pouvons tirer aujourd’hui de son travail.
  If we’ve all sat down in the armchair designed by Marcel Breuer – the club B3 – since then renamed “Wassily” and present in showrooms worldwide, it is harder to frequent the variety of his architectural works.

From 1925 to 1976, his production traversed every level of conception: from his years at the Bauhaus designing furniture, to architectural projects ranging from single family homes to churches via office buildings and apartment complexes, on up to new urban housing structures.

If staying in the Northern Hemisphere means you can visit his architecture, then you must do so by traveling throughout all of Europe and the United States.  And if the UNESCO headquarters in Paris and the Flaine ski resort in the Alps are Marcel Breuer’s most celebrated realizations in France; they shouldn’t be overshadowed by the immense office building and research center for IBM in La Gaude near Nice, nor the satellite suburb in Bayonne, Hauts de Sainte-Croix with its 1100 lodgings and even less so, the superb Saier House near Deauville redesigned from plans taken from Peter Ustinov’s house that was never built.

Pick-up the exhibition catalog realized by Vitra Design Museum in 2003 entitled “Marcel Breuer Design and Architecture”, which traveled for more than six years to several European cities and then on to America (but never stopped in France!), or the publication edited by Taschen and Arnt Cobbers in 2007.  Look at the photos… you’ll be struck by the contemporary aspect of any number of these important projects and in particular the majority of the houses.  If the clothes and attitudes of the people in these images, as well as the cars in front of the buildings appear charmingly dated, the buildings themselves do not seem to have suffered the same passing of time.  And when new photographs have been taken, we’re still surprised to see how several of these projects could have derived from current contemporary practice.

But where does this effect come from?  Is it that Marcel Breuer’s projects partially escape certain styles and fashions that he has spanned?  Even though, he is most certainly a modernist.  Today however, it seems it is his pragmatic approach that enables us to re-experience all of his works.  How is it possible then, not to see in his work the need to utilize simple creative principles that promise a potential for optimizing industrial production, puts it all at the service of its use and the user, and where the body it seems, always finds its place no matter what the project or its size.  Creative logic and social logic go hand-in-hand for Breuer.  His formal research and depictive sketches prove once again that there is a permanent juncture between the structure and its usage.  It’s too bad they are rarely published; we would see then, within the same drawings, the body at work and at play and the principle inspiration for the work tied to the significant elements of its environment.  Reduce his work to that of sculptural effects, would be to ignore the underlying part of its structural inventiveness and the research done on standard living spaces that all his projects propose.

That this pragmatism has permitted such daring formal innovation, is undoubtedly one of the keys for understanding the lessons we are able to gain from his work today.

Yankee portables project (1942), in Barry Bergdoll and Peter Christensen, « Home delivery. Fabricating the modern dwelling », Éd. The Museum of Modern Art, New-York, 2008, p. 86.  PLAS-2-Point House project (1943), in Barry Bergdoll and Peter Christensen, « Home delivery. Fabricating the modern dwelling », Éd. The Museum of Modern Art, New-York, 2008, p. 88.

A découvrir, la ré-interprétation des projets de Marcel Breuer par une série d’artiste.

http://www.spacejunk.tv
  Discover the reinterpretation of Marcel Breuer projects by artists.

http://www.spacejunk.tv

Marcel Breuer par une série d'artistes
 


Référence électronique
Tixier, Nicolas. Construire l'usage = Construct the use. Ambiances.net, Libre expression, 2009/12/07. [En ligne] http://www.ambiances.net/index.php/fr/libre-expression/108-construire-lusage (Consulté le 18/05/2012).