La promenade : dialogue sensori-moteur entre l'homme et l'espace
"Promenade" as sensori-motor dialogue between man and space
 
08/11/2010
Edito n°37
Catherine SZÁNTÓ
• Paysagiste, membre du laboratoire "Architecture Milieu Paysage", ENSA Paris-La Villette
• Landscape architect, researcher in laboratory "Architecture Milieu Paysage", ENSA Paris-La Villette
La promenade de Louis XIV : une composition polysensorielle. /// Louis XIV's promenade: a polysensory composition.
La promenade - l'une des multiples manières de marcher - est une attitude de marche particulière, où le marcheur / promeneur se rend disponible aux sollicitations des qualités spatiales polysensorielles des lieux qu'il traverse. Pour bien saisir l'enjeu d'une réflexion sur la promenade, le terme "sensoriel" n'est pas à prendre ici comme se référant aux cinq sens traditionnels, mais selon la définition des sens donnée par Berthoz, c'est-à-dire correspondant "à des fonctions perceptives (...), restitué[s] comme une direction qui accompagne le sujet vers un but"[1]. Une telle définition permet de comprendre la spatialité d'un espace comme l'ensemble des "offrandes" d'intentionnalité motrices potentielles proposées au promeneur[2]. L'espace fait morphologiquement sens pour nous selon les mouvements qu’il rend possibles[3] ; il nous apparaît comme une constante invitation au mouvement, comme un partenaire dans un dialogue qui prend la forme d'une promenade. L'ambiance est alors ce qui, dans notre environnement, informe le dialogue spatial que nous engageons avec lui, en tant qu'êtres doués de mouvement. La promenade, mêlant perception et imagination, est un ‘acte de construction de sens’, requérant la ‘compétence de situation’ du promeneur.
La reconnaissance théorique du rôle du mouvement pour la perception semble récente. Pourtant, la sensibilité au mouvement est nécessairement présente dans tout art de faire, toute poïésis spatiale, et aussi dans toute description d'actes spatiaux, bien que souvent de manière indirecte, car non thématisée. On la retrouve ainsi là où bien des discours contemporains sur les jardins la chercheraient le moins - dans les textes écrits aux XVIIe et XVIIIe siècles sur ce que l'on appelle aujourd'hui le "jardin à la française", qu'il s'agisse de traités d'art des jardins ou de descriptions de promenades dans le jardin de Versailles.
Au travers de la lecture de ces textes, la promenade apparaît comme une composition spatio-temporelle mettant en jeu tous les sens - la vision, l'ouïe, l'odorat, mais également le sens du mouvement, le sens de l'orientation. Elle ne peut cependant se comprendre comme une simple succession d’impressions sensorielles, mais comme une série de mouvements motivés, orientés vers un but. Le jardin est perçu comme un ensemble d’« unités spatiales », clairement délimitées et structurées, comprises comme telles au travers continuités et des ruptures sensibles, et du jeu entrelacé des possibilités et des contraintes motrices que leurs formes physiques permettent, selon les régularités que le mouvement du promeneur fait émerger. La compréhension complexe de l’organisation du jardin au-delà de l'échelle de l'espace directement perçu se construit au cours de la promenade, au fur et à mesure d'expériences spatiales locales et des vues que permettent les axes, mettant en jeu la reconnaissance visuelle des espaces déjà vus ou visités, la mémoire corporelle du trajet parcouru, et les attentes, en partie culturellement constitués, du promeneur.
L'étude de Versailles comme site offert à la promenade, révèle la richesse et la variété des « stratégies  morphologiques » du jardin, c'est-à-dire des modalités d'émergence du sens morphologique des espaces que recèlent ses formes physiques. La polysémie spatiale du jardin, qui prend corps dans les choix moteurs et perceptuels que l'espace propose au promeneur, permet de penser le jardin comme « œuvre ouverte »[4], et la promenade comme une activité interprétative pré-prédicative fondée sur l'intelligence de situation. C’est ainsi que l’on peut parler de la promenade comme d’une quête esthétique d’intelligibilité morphologique. Chaque promenade est une actualisation de sens, c'est-à-dire une construction d’intelligibilité spatiale, qui donne forme et achève le jardin comme œuvre d'art, toujours et chaque fois autrement.
 
Wandering, or "promenade", is a specific walking attitude in which the walkers allows themselves to be open with all their senses to the spatial qualities of the spaces they cross. "Senses" here doesn't only mean the five traditionnal senses; the word is used following the definition proposed by Berthoz : senses are linked to perceptive functions, they are oriented according to the perceiving subject's intentional attitude[1]. Such a definition allows one to understand the spatiality of a given space as the ensemble of potential "affordances"[2] it offers, according to the perceiver's motor abilities. Space becomes morphologically meaningful through the motion it allows us[3]; it appears to us as a constant invitation to movement, as a partner in a dialogue that takes the shape of a promenade. Ambiance is that part of our environment that informs the spatial dialogue we pursue as motile beings. Promenade, mixing perception and imagination, is an act of meaning-building, needing the promeneur's "situation competency".
The theoretical recognition of the role of movement in perception is a recent one. Yet sensitivity to movement is necessarily present in all spatial acts, as well as, although in an indirect, non-thematic way, in all descriptions of spatial acts. We can thus find it where most contemporary discourse on gardens would be less inclined to look for it - in texts on the so-called "French classical garden" written during the 17th and 18th century, such as theoretical treatises or descriptions of walks in the gardens of Versailles.
Reading these texts, promenade appears as a spatio-temporal composition playing with all the senses - sight, hearing, smell, but also sense of movement and of orientation. However, it is not lived as a simple succession of sensory impressions, but as a series of motivated, goal-oriented movements. The garden is perceived as an juxtaposition of "spatial units", clearly delimited and structured, understood as such through the sensory continuities and discontinuities experienced during the promenade, the interwoven patterns of possible and constrained motions allowed by their physical forms, and the regularities that the motion revealed. During their promenade, the visitors build their understanding of the complexe structure of the garden beyond the immediately perceptible scale, using the temporal succession of local spatial experiences and distant views allowed by the axes, together with the visual recognition of places already seen or visited, bodily memory of the path followed, and expectations (which are in part culturally construed). 
Studying Versailles as a site for promenade, one encounters the richness and variety of the "morphological strategies" of the garden, that is, the modalities of appearance of the morphological meaning allowed by its physical shape. The spatial polysemy of the garden, actualized through the motor and perceptual choices of the visitors, allows one to consider the "promenade" as a pre-predicative interpretative activity, based on situational intelligence. This is why it is possible to talk about the garden as an "open work"[4], and "promenade" as an aesthetic quest of morphological intelligibility. Every promenade is an actualization of meaning, that is, a construction of spatial intelligibility, which shapes and completes the garden as a work of art, always and every time differently.
 

NOTES
* Ce texte est un résumé de la thèse de doctorat de l'auteur, "Le promeneur dans le jardin : de la promenade considérée comme acte esthétique. Regard sur les jardins de Versailles", soutenue en décembre 2009 à l'ENSA Paris- La Villette / Paris VIII.

[1] A. Berthoz, Le Sens du mouvement, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 287.

A. Berthoz, The Brain's Sense of Movement, Harvard University Press, 2000.

[2] "Offrande" est le terme proposé par J-P. Thibaud pour la traduction du mot anglais "affordance" inventé par J.J. Gibson, The Ecological Approach to Visual Perception, Boston, Houghton Mifflin, 1979.

Word coined by J.J. Gibson, The Ecological Approach to Visual Perception, Boston, Houghton Mifflin, 1979.

[3] E. Straus, Du Sens des Sens, Grenoble, Editions Jérôme Millon, 1989 (1935).

E. Straus, The Primary World of Senses: a Vindication of Sensory Experience, London, Collier-MacMillan, 1963.

[4] U. Eco, L’oeuvre ouverte, Paris, Seuil, 1965.

ECO (Umberto), The Open Work, Cambridge MA, Harvard University Press, 1989

 
Référence électronique
Szántó, Catherine. La promenade : dialogue sensori-moteur entre l'homme et l'espace = "Promenade" as sensori-motor dialogue between man and space. Ambiances.net, Edito n°37, 2010/11/08. [En ligne] http://www.ambiances.net/index.php/fr/editos/247-szanto-promenade (Consulté le 18/05/2012).