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Plastic Body(s)
25/02/2011
Edito n°40 [1]
Rachel Thomas
• Sociologue, Chargée de recherche CNRS au laboratoire CRESSON (UMR 1563 / MCC ENSA de Grenoble)
Chercheure invitée au Laboratorio Urbano, Faculdade de Arquitetura da Universidade Federal da Bahia (Brasil)
• Sociologist, CNRS research officer at the CRESSON laboratory (UMR 1563/MCC ENSA de Grenoble)
Researcher invited to the Laboratorio Urbano, Faculdade de Arquitetura da Universidade Federal da Bahia (Brazil)
Rio de Janeiro, samedi 20 novembre 2010, 9H15. Nous sommes une petite dizaine de femmes et d’hommes à nous engouffrer joyeusement dans le minibus qui nous emmène au nord de la ville, dans le quartier de la Maré, pour les premières journées de préparation de Corpocidade[2]. Après un échange amical d’accolades, les discussions vont bon train. L’ambiance sonore du minibus est à la fois forte et chantante. Les éclats de rire fusent. Les sourires éclairent les visages et il n’est pas rare que les corps chaloupent pour échanger quelques boutades. Cette bonhomie, comme le confort et l’atmosphère climatisée du bus, participent d’une détente générale. Mais soudainement, à la faveur d’un changement de trajectoire de notre véhicule, cette ambiance quasi festive est rompue. Il est environ 9H30. Notre bus quitte l’avenue Brasilet s’engouffre au cœur de la Maré, favela d’environ 150000 personnes, construite sur un ancien terrain marécageux.Un sifflement, à peine perceptible, se fait entendre. Simultanément, notre chauffeur ralentit considérablement son allure. Nous roulons « au pas », à 20km/heure à peine, un silence et une tension écrasante remplaçant la frivolité de nos précédents échanges.À quelques mètres de nous, légèrement en retrait, un « petit soldat » contrôle les allées et venues à l’intérieur du « territoire ». Pas de gestes vindicatifs, ni de propos violents. Il est simplement là, bien visible, posté nonchalamment le long de la façade, une imposante arme glissée contre sa jambe. Il a à peine 15 ou 16 ans. Autour de lui, des scènes ordinaires de la vie de quartier se déroulent : des enfants jouent au milieu de quelques gravats, des hommes partagent une bière à la terrasse d’une buvette, trois adolescentes coquettes traversent la rue en direction de l’arrêt de bus tout proche… La scène dure à peine 5 minutes. Elle semble pourtant s’éterniser. À l’intérieur du bus, la dynamique est brisée. À l’embarquement succède la suspension. Les visages se sont figés, les mains se sont crispées, les corps se sont raidis au fond des sièges dans un mouvement collectif de retrait, de repli sur soi et de désynchronisation. D’un état d’enveloppement, traduisant cette sensation partagée de détente et de proximité, nous passons tous à un état de tension et d’hypnose. La violence implicite d’une seule présence a créé les conditions d’une anxiété et d’une fascination paralysantes.
Quelques minutes plus tard, lorsque nous sortirons du véhicule, deux de mes collègues m’expliqueront que le chauffeur s’est « simplement » trompé d’entrée. Et qu’ici, au cœur de la favela, le partage du territoire se fait au prix d’un contrôle quotidien des entrées et sorties, et d’une négociation permanente des accès au territoire de l’autre…
L’exemple est certes fort. Il illustre pourtant les questionnements que nous portons depuis deux ans sur le thème de l’apaisement des mobilités piétonnes au XXIe siècle[3]. Si les problématiques environnementales médiatisent largement la réflexion sur la réorganisation des mobilités urbaines dans nos sociétés occidentales, c’est bien le retour d’énoncés hygiénistes et sécuritaires qui, dans les sociétés émergentes comme le Brésil, animent les débats sur la nécessaire « pacification » de la rue (et des favelas). Dans un cas comme dans l’autre, les dispositifs mis en place dessinent de nouveaux jeux d’ambiance dont on connaît depuis les travaux de Simmel (1903), Kracauer (1926) ou Benjamin (1936) les incidences sur les sensibilités et les sociabilités d’une époque. Plutôt que d’appréhender les « pathologies de l’urbain », c’est aux variations de l’expérience ordinaire, à leur plasticité et à la manière dont elles s’incarnent dans le quotidien du piéton, que nous prêtons attention. Autant de questions sociétales dont la problématique des ambiances peut s’emparer.
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Rio de Janeiro, Saturday, 20 November 2010, 9.15 am. We are a small group ten or so men and women gleefully boarding the minibus taking us to the north of the city, to the Maré quarter, for the first days of preparation for Corpocidade[2]. After a friendly exchange of greetings, everyone starts chatting. The sound level in the minibus rises swiftly, punctuated by bursts of laughter. People are smiling and swaying as they swap jokes. This geniality, like the comfortable air-conditioned bus, adds to the general relaxed ambiance. Yet suddenly, as our bus makes a turn, the almost festive mood suddenly changes. It is about 9.30 am. Our bus has left Brazil avenue and plunged into the heart of Maré, a favela where about 150,000 people live, built on an old marsh. A barely perceptible whistle can be heard. At the same time, our driver slows down. We crawl along at barely 20 kph, our previous carefree chatter replaced by silence and growing tension.Just a few metres away, standing back, a “little soldier” controls the traffic flowing in and out of the “territory”. No vindictive gesture or violent words. He is just there, clearly visible, leaning nonchalantly against the wall, an impressive weapon held against his leg. He can’t be more than 15 or 16 years old. Around him, we can see ordinary scenes of life in the quarter; children playing on some rubble, a few men drinking beer in front of a refreshment stall, some pretty teenagers crossing the street to the bus stop. The scene barely lasts 5 minutes. Yet it seems to go on forever. Inside the bus, the group dynamic has broken down. Embarkation has given way to suspension. Faces are frozen, hands are clenched, our bodies stiff in our seats in a collective movement of withdrawal, introspection and de-synchronization. We have all moved from an encompassing state, reflecting the shared sensation of relaxation and closeness, to a state of tension and hypnosis. The implicit violence of one person’s presence has created the conditions for a paralyzing anxiety and fascination.
A few minutes later, when we get off the bus, two of my colleagues explain to me that the driver had “simply” gone the wrong way in. Here in the heart of the favela, territory is shared at the cost of daily controls of all incoming and outgoing traffic, and access to another territory is a matter of constant negotiation.
The example is undoubtedly extreme. Yet it clearly illustrates the questions we have been asking ourselves for two years now on the issue of appeasing pedestrian mobility in the 21st century[3]. Although environmental issues widely publicize thinking on the reorganization of urban mobility in our Western societies, the debate on the necessary pacification of the street (and favelas) in emerging societies like Brazil are clearly fuelled by feedback in hygienist, security-conscious terms. In both cases, the measures introduced create new types of ambiance, which affect an era’s sensitivities and sociability in the ways we know since the works of Simmel (1903), Kracauer (1926) or Benjamin (1936). Rather than worrying about urban pathologies, our attention focuses on the variations of ordinary experience, their plasticity and how they are embodied in the pedestrian’s daily life. All these are societal questions that the issue of ambiance can address.
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NOTES
[1] Cet édito reprend les éléments d’une recherche collaborative menées entre la France, le Brésil et le Canada sur le thème de « l’aseptisation des ambiances piétonnes » et financée dans le cadre du programme PIRVE du CNRS – MEEDDM : Thomas, Rachel (sous la dir. de), Balez Suzel, Bérubé Gabriel, Bonnet Aurore (2010). L’aseptisation de la ville piétonne au XXIe siècle. Entre passivité et plasticité des corps en marche. PIRVE CNRS MEEDDM, Rapport de recherche Cresson n°78, décembre.
This editorial includes elements of a study jointly conducted by France, Brazil and Canada on the subject of “sanitizing pedestrian ambiances” financed by the CNRS–MEEDDM PIRVE programme: Thomas, Rachel (under the direction of), Balez Suzel, Bérubé Gabriel, Bonnet Aurore (2010). L’aseptisation de la ville piétonne au XXIe siècle. Entre passivité et plasticité des corps en marche. PIRVE CNRS MEEDDM, research report Cresson no. 78, December.
[2] Coordonné par Fabiana Dultra Britto (PPGDANCA/UFBA), Paola Berensetein-Jacques (PPGAU/UFBA) et Margareth da Silva Pereira (PROURB/UFRJ), Corpocidade est une manifestation qui, depuis 2008, réunit chercheurs, professeurs des universités, étudiants et artistes autour du thème de l’esthétique urbaine. Dans sa seconde édition, en novembre 2010, il s’agissait de s’interroger sur la question du confit et de la dissension dans l’espace public. Pour plus de détails, se reporter à : http://www.corpocidade.dan.ufba.br
Coordinated by Fabiana Dultra Britto (PPGDANCA/UFBA), Paola Berensetein-Jacques (PPGAU/UFBA) and Margareth da Silva Pereira (PROURB/UFRJ), Corpocidade is an event, begun in 2008, which brings together researchers, university professors, students and artists, around a theme of urban aesthetics. In its second edition, in November 2010, it dealt with the issue of conflict and dissension in public areas. For more information, see: http://www.corpocidade.dan.ufba.br
[3] Nous poursuivons actuellement ce questionnement à la faveur de la coordination d’une réponse à l’appel à projet de l’ANR « E.space et Territoire » sur le thème des « énigmes sensibles des mobilités urbaines contemporaines ».
We are currently pursuing this questioning to coordinate a response to the call for papers by the ANR “Espace et Territoire” on the theme of the “noticeable riddles of contemporary urban mobility”.
Référence électronique
Thomas, Rachel. Dé(s)cor(p)s plastiques = Plastic Body(s). Ambiances.net, Edito n°40, 2010/02/25. [En ligne] http://www.ambiances.net/index.php/fr/editos/259-descorps-plastiques- (Consulté le 18/05/2012).
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