Le parcours commenté : un moyen pour mettre à jour les qualités des espaces collectifs de l’habitat

The commented course emphasizing the qualities of collective housing spaces
 
10/07/2009
Edito n°17
Valérie Lebois
• psychosociologue, laboratoire ACS (Architecture, Culture, Société), Ecole nationale supérieure d'architecture de Paris-Malaquais
• psycho-sociologist, ACS (Architecture, Culture, Société), Paris-Malaquais national school of architecture (FR)
 
S’intéresser en tant que sociologue aux parties communes de l’habitat collectif – hall, porche, passage, escalier, palier, cour, jardin, etc. – consiste généralement à analyser les rapports de cohabitation et les modes d’ajustements au sein d’une collectivité

Il est, en revanche, plus rare de les aborder à travers l’expérience sensible des habitants dans leur trajet quotidien. Pourtant, ces espaces articulant le logement à la ville, sont d’abord des lieux traversés pour rentrer ou sortir de chez soi. Leur appréciation et leur possible investissement dépend largement du ressenti éprouvé lors de cette activité sensori-motrice ordinaire.


Afin d’avoir accès à ce type de mobilisation perceptive, nous avons accompagné les habitants dans leurs cheminements en leur demandant de verbaliser les sensations éprouvées, d’indiquer les choix effectués, de préciser la nature des différents lieux traversés. Nous avons repris, à l’échelle d’une opération de logement, la méthode dite « des parcours commentés » développée par Jean-Paul Thibaud [1] dans le cadre de recherches sur l’espace public. Les parcours effectués avec les habitants débordaient néanmoins le cadre strict de l’opération puisque nous leur demandions de les suivre le temps d’un trajet aller-retour qu’ils avaient l’habitude de faire à pied depuis leur domicile (aller et revenir de la station de métro, de la boulangerie, de l’école de leurs enfants …). Cette sortie dans l’espace public, tout comme l’entrée dans le logement, était nécessaire pour comprendre la spécificité des espaces collectifs dans le cheminement.


L’analyse des données recueillies nous a permis de caractériser les différents registres de l’expérience sensible (visuel, auditif, aérothermique, kinesthésique) en lien avec le contexte socio-spatial des ensembles d’habitation étudiés. Plusieurs séquences clefs se sont dégagées dans le parcours avec pour chacune des enjeux particuliers. L’une d’elle concerne le dispositif d’accès à proprement parler qui, suivant les opérations, prend la forme d’une faille, d’un passage sous porche ou d’un hall. Nous nous sommes demandées en quoi ces dispositifs d’articulation avec l’espace public marquent le passage d’un milieu ambiant à un autre. Quels sont les types de transition exprimés et en quoi représentent-ils ou non des éléments de confort sensoriel, psychologique et social ?


  To be interested as a sociologist in the shared spaces of collective housing – hall, porch, staircase, yard, garden – usually consists in analysing the cohabitation relationships and the fitting technics inside a collectivity.

It is however scarcely studied through the perceptible experience of the buildings’inhabitants in their everyday commutings. Nevertheless, these spaces articulating city housing are in the first place, spaces used to go in or out of one’s home. Their appreciation is highly related to the inner perception felt during this ordinary daily motion experience. It is therefore necessary to take into account both the location of the experience and the body motion going with it.

In order to have access to this particular type of movement perception, we have walked with inhabitants during their outings, asking them to verbalize feelings, to explain their choices and to specify the nature of the different spaces they walked through. We have therefore used, applied to housing studies, the method named “commented couse” developed by Jean-Paul Thibaud [1] for researches on public spaces. Our walks with the inhabitants were however wider than the strict in and out walks as they agreed to be followed the time of a return foot outing they were familiar with (to the underground station, to the bakery, to their children’ school…) this tip into the public space, just as the going into private home, was necessary to understand the specificity of collective spaces in the progression.

The analysis of the gathered materials allowed us to characterize the different registers of the sensitive experience (visual, auditory, aerothermics, kinesthesics) linked to the socio-spatial surrounding of the studied housing blocks. Different key sequences singled out during the process, each presenting its own particular stakes. One of them deals with access itself that can appear as a rift, a passage under a porch or a walk through a hall. We wondered how these articulation devices with public space indicate the crossing between an atmosphere and another. What are the transition types expressed and how do they represent or not, elements of sensorial, psychological and social comfort?


[Catherine Furet, architecte SEMEA 15, maître d’ouvrage 1999] _« L’entrée, l’avantage de cette entrée, c’est vrai qu’elle est assez étroite par rapport à ce qu’on y trouve après, la cour, mais d’un autre côté, on a l’impression qu’elle protège la cour, que ça l’isole de la rue de la Croix-Nivert. On se sent protégé dès qu’on arrive, d’ailleurs même au niveau acoustique, on n’entend pas trop. C’est très calme, on est isolé et pourtant on est à côté d’une rue qui est quand même très bruyante. Ça fait un peu entonnoir finalement »[Michel Rémon, architecte Ministère des Postes et Télécom, maître d’ouvrage, 1993] _« La porte n’incarne pas la sécurité. Elle serait ouverte, ce serait pareil. Ce n’est vraiment pas un rempart. Ici il n’y a pas de hall, pas d’accueil, tout est ouvert, à la vue de tous »[Michel Kagan, architecte SGIM, maître d’ouvrage 2000] _« Je trouve les grandes vitres opaques du sas plus sympathiques que les grilles autour. Elles donnent de la clarté tout en respectant notre intimité. » [Mo4][Michel Kagan, architecte SGIM, maître d’ouvrage 2000] _« Je trouve les grandes vitres opaques du sas plus sympathiques que les grilles autour. Elles donnent de la clarté tout en respectant notre intimité. » [Mo4]


Avant tout, les espaces de l’entrée sont évalués dans leur capacité à absorber les tensions avec l’extérieur, surtout dans un milieu dense comme Paris. Les habitants sont ainsi sensibles au dispositif de resserrement (une entrée en entonnoir) ou de recadrement (un porche) qui vient, selon eux, palier la mise en vue trop directe d’un système d’entrée jugé trop ouvert. Le resserrement produit une discontinuité visuelle ainsi qu’une décomposition de la profondeur de l’îlot dont les habitants tirent un bénéfice en terme de privacité, se sentant mieux à l’abri du domaine public. Seulement, ne pas voir se dévoiler dès la rue les ressources du lieu est paradoxalement aussi fort que celui d’avoir la possibilité d’anticiper visuellement le parcours. Il paraît important de canaliser le champ visuel pour que la pénétration des regards extérieurs soit inoffensive tout en conservant une attraction visuelle pour celui qui chemine. Car la possibilité de projection visuelle participe à qualifier le dispositif d’accès, c’est-à-dire à le faire exister en tant que lieu et non comme simple parenthèse fonctionnelle. Sur le plan sonore, la transition est fortement associée au fait de pouvoir s’extraire du bruit urbain. L’effet de coupure sonore, tel que l’ont décrit les habitants de plusieurs opérations, apparaît réellement structurant pour permettre de différencier le statut des espaces et marquer ainsi la progression. Cette donnée semble d’autant plus importante quand visuellement l’ambigüité domine entre l’extérieur et l’intérieur de la résidence.
De tels résultats montrent l’importance que revêtent les composantes spatiale, lumineuse, sonore, aérothermique des dispositifs d’accès dans la signification attribuée au franchissement. Leurs connaissances approfondies nous semblent représenter de véritables atouts pour enrichir le travail de conception de ces espaces.
  Above all, entrance spaces are evaluated according to their ability to absorb tensions with the outside. The inhabitants are in this way sensitive to the narrowing device (a funnel shaped entrance) or to the framed device (a porch) that, according to them, overcome a too direct system of entry judged much too open. The lightening allows a visual discontinuity as well as a splitting up of the islet from which the inhabitants benefit in terms of privacy, feeling better protected from public space. However, not seeing right from the street the resources of the place unveiled is paradoxically as strong as if having the possibility to visually anticipate the outing. It then seems important to channel the visual field in order to allow the penetration of outsider glances to become harmless without preventing a visual pleasantness for the commuting persons. The possibility of visual projection participates in qualifying the access device. In other words, have it exist as a place in itself and not only as a simple functional parenthesis. On a sound level, the transition is deeply associated to the ability to extract oneself from the urban noise. The cutting effect, as described by the inhabitants of several investigation sites, appears really structuring to allow the differentiation of spaces status and thus mark the progression. This parameter seems all the most important when there is a strong visual ambiguity between the inside and the outside of the building. Such results show the importance of the spatial, light, sound and aerothermics components of access devices for the signification given to crossing. Their true knowledge appears to represent real leads to enrich the conception work of such spaces.



NOTES
[1] Thibaud, J.P. « La méthode des parcours commentés », in M. Grosjean et J-P. Thibaud (dir.), L’espace urbain en méthodes, éd. Parenthèses, Marseille, 2001.p. 79-99
 
Référence électronique
Lebois, Valérie. Le parcours commenté : un moyen pour mettre à jour les qualités des espaces collectifs de l’habitat = The commented course emphasizing the qualities of collective housing spaces. Ambiances.net, Edito n°17, 2009/07/10. [En ligne] http://www.ambiances.net/index.php/fr/editos/116-le-parcours-commente-un-moyen-pour-mettre-a-jour-les-qualites-des-espaces-collectifs-de-lhabitat (Consulté le 18/05/2012).