L’urbanisme et l’urbain à Bogotá. Réflexions sur la mystification d’un discours sur la ville.
Urbanism and the Urban in Bogota: Reflections on the Mystification of a Discourse of the City
 
24/09/2009
Edito n°20
Camilo Cifuentes Quin
• architecte - Master "Ambiances architecturales et urbaines"- Research Fellow Rafael Vinoly Architects PC – Chercheur associé groupe « Proyecto Ciudad Arquitectura » Universidad de Los Andes.
• Master “Ambiances architecturales et urbaines” – Research Fellow Rafael Vinoly Architects PC – Associate researcher group « Proyecto Ciudad Arquitectura » Universidad de Los Andes.
 
La recherche en cours “Bogotá : Etude de cas sur les nouvelles stratégies de développement pour la métropole contemporaine” [1] s’attache à présenter les politiques et les récents projets de développement urbains réalisés à Bogotá et d’en produire une analyse critique, prenant en compte les aspects urbains, architectoniques et sociales de la ville. Notre approche interdisciplinaire sur la ville entend comprendre différentes dimensions du public à Bogotá et rendre compte de la complexité des phénomènes urbains à différentes échelles grâce à la description des dynamiques entre discours politique, projet urbain, et projet expérimenté. Pour cela nous étudions l’impact à divers niveaux des politiques urbaines dans la ville établissant comparaisons entre le discours des experts (urbanistes, politiques) et la ville expérimenté par ses habitants.   The ongoing research project “Bogota, a Case Study on New Development Strategies for the Contemporary Metropolis”  [1] explores the succesfull politics and the projects of urban development recently completed in Bogota, and aims to critically analyze these transformations, taking into account the urban, architectonic, and social aspects of the city. Through an interdisciplinary approach to the city, we hope to understand the different dimensions of the public sphere in Bogota, while addressing the complexity of urban phenomena at diverse levels. This complexity can only be understood by exploring the dynamics of the political discourse, the urban project and the experienced reality. Consequently, we are studying the impact of urban politics in the city while establishing comparisons between the experts’ speech on the city and the city experienced by the inhabitants.


Notre intérêt résidant tant dans le discours expert que dans les discours des habitants, nous prenons en compte le contraste fondamental existant entre la ville et l’urbain à la manière dont l’entend l’anthropologue Catalan Manuel Delgado : « La ciudad es un sitio. Lo urbano es algo parecido a una ciudad efímera » [2]. Delgado poursuit en citant Lefebvre qui decrit l’urbain comme «…obra perpetua de los habitantes, a su vez móviles y movilizados por y para esa obra » [3].  « Lo urbano es una forma radical de espacio social, escenario y producto de lo colectivo haciéndose a sí mismo, un territorio desterritorializado en el que no hay objetos sino relaciones diagramáticas entre objetos, bucles, nexos sometidos a un estado de excitación permanente. » [4]
(« La ville est un site. L’urbain s’apparente à une ville éphémère »…  « …l’œuvre perpétuelle des habitants à la fois mobiles et mobilisés par et pour cette œuvre. L’urbain est une forme radicale d’espace social, scénarisé et produit du collectif se faisant lui-même, un territoire déterritorialisé dans lequel il n’y a pas d’objets sinon des relations diagramatiques entre objets, boucles, liens soumis a un état d’excitation permanent » ) [5]

D’après la distinction proposée par Lefebvre, une première hypothèse de travail suggère pour le cas de Bogotá une claire différenciation entre le discours de l’urbanisme et les multiples discours de l’urbain. L’urbanisme entendu comme outil de la « polis », de l’administration de la ville qui aspire à déterminer ou au minimum contrôler l’espace public, à l’architecturer avec l’objectif de le rendre libre de conflits et porteur d’un discours clair et unique. L’urbain, la « urbs » par ailleurs entendu comme le travail d’une société sur elle-même, un travail qui s’effectue précisément dans l’espace public. Ce que nous entendions rendre visible dans le cas des sites étudiés est la tension constante entre la vision de l’espace public pensé comme lieu pacifié (qui se doit, au sens le plus strict, d’assurer la mobilité et servir de support pour les proclamations de la mémoire officielle, et qui doit être soumis à un contrôle permanent) [6] et l’urbain comme espace en mouvement, porteur des discours multiples, qui se fait et se défait constamment, lieu de l’éphémère et des appropriations imprévisibles.

Quelques conclusions préliminaires, tant issues de la recherche bibliographique que du travail de terrain, font apparaître un panorama beaucoup plus complexe. Dans le contexte d’une ville chaotique comme la Bogotá  du milieu des années 90 lorsque les règles basiques de convivialité paraissaient simplement inexistantes l’administration de la ville a aspirée à déterminer les dynamiques de l’espace social ne cherchant pas seulement à les contrôler sinon à les définir. D’un autre coté l’urbain, l’espace social, parait avoir accepté  jusqu’à s’approprier le discours de l’urbanisme amplement diffusé par les médias et la propagande officielle.

Le cas de Bogotá, que plusieurs secteurs s’efforcent aujourd’hui à présenter comme un modèle, est intéressant à observer de près pour l’impact, indiscutablement positif dans la plupart des cas, des transformations urbaines. Cependant la manière dont l’espace public, tant physique que invisible, tend à devenir un espace de et pour le consensus mérite une analyse plus profonde. Le succès médiatique du « modèle Bogotá » occulte des nombreux agissements polémiques, problématiques non résolues, et luttes sociales banalisées par le maniement d’un discours mystifié.
  As we are interested in the discourse of both experts and inhabitants we will take into account the essential contrast between “the city” and “the urban”, as proposed by Catalan anthropologist Manuel Delgado: “La ciudad es un sitio. Lo urbano es algo parecido a una ciudad efímera.” [2] He continues by citing Lefebvre, who describes the urban as “obra perpetua de los habitantes, a su vez móviles y movilizados por y para esa obra” [3]. “Lo urbano es una forma radical de espacio social, escenario y producto de lo colectivo haciéndose a sí mismo, un territorio desterritorializado en el que no hay objetos sino relaciones diagramáticas entre objetos, bucles, nexos sometidos a un estado de excitación permanente. » [4]
[“The city is a site. The urban is something similar to an ephemeral city”… “the endless labor of the inhabitants, at the same time mobile and moved by and for that labor.” “The urban is a radical form of social space, the setting and product of the collective creating itself, a deterritorialized territory where there are not objects but diagrammatic relations between objects, loops, ties defined by a constant state of excitement.] [5]

According to Lefebvre’s distinction, a preliminary hypothesis in the case of Bogota presumes a clear differentiation between the discourse of urbanism and the multiple discourses of the urban. Urbanism is understood as a tool of the “polis”, the city administration, which aims to determine or at least to control the space, to architecturailize it under the premise that it can be conflict free and a channel for a clear and unique discourse. The urban, on the other hand is understood as the work of a society itself, work that takes place precisely in the public space. What we expected to observe, in the case of three studied sites in Bogota, is a constant struggle between a vision of public space as a pacified one (that must ultimately guarantee mobility, serve as an instrument for the proclamation of official memory, and remain submitted to permanent control) [6] and another of “the urban” as a space in motion that is made and unmade constantly, a place of the ephemeral and unexpected appropriations.

Our preliminary findings, based on the bibliographic research as well as our fieldwork reveal a much more complex panorama.  Bogota’s administration has long attempted to determine the social space dynamics of the city. In the mid-nineties, when social norms of coexistence seemed simply non-existent, and for many years since then, the city’s politicians have worked to not only control these social dynamics but also to define them. On the other hand, the urban, that is, the social space, seems to have accepted and even appropriated the discourse of urbanism widely spread by the media, as well as official propaganda.

The case of Bogota, which today many sectors attempt to present as a model, is interesting to observe due to the impact, undoubtedly positive in most cases, of the urban transformations. However, the way public space, the physical and the invisible, has become a space shaped by and for consensus merits deeper analysis. The success in the media of the “Bogota Model” distracts from the numerous controversial decisions, unresolved challenges, and social struggles that are trivialized by the manipulations of a mystified discourse.
 
NOTES
[1] Projet selectionné dans l’appel d’offre “2009-2010 Grants for research in architecture” de l’agence Rafael Vinoly Architects, et developé sous la direction de Nicolas Tixier avec la participation de Céline Rouchy, Sandra Fiori, Julien Mcoisans, Ida Assefa et Camilo Cifuentes.

/// Project awarded in the Rafael Vinoly Architects call for proposals “2009-2010 Grants for research in architecture”, and developed under the direction of Nicolas Tixier with the participation of Céline Rouchy, Sandra Fiori, Julien Mcoisans, Ida Assefa and Camilo Cifuentes.

[2] M. Delgado. « De la ciudad concebida a la ciudad practicada » in Archipiélago: Cuadernos de crítica de la cultura, ISSN 0214-2686, Nº 62, 2004 p. 7-12.

/// M. Delgado, “De la ciudad concebida a la ciudad practicada” in Archipiélago: Cuademos de crítica de la cultura, ISSN 0214-2686, n. 62, 2004, p. 7-12.

[3] H. Lefebvre, Espacio y política, Península, Barcelona, 1972, p. 70-71. Cité par M. Delgado (OP cit 1)
[4] H. Lefebvre, El derecho a la ciudad, Península, Barcelona, 1978, p. 158. Cité par M. Delgado (OP cit 1)
[5]  Traduction de l’auteur des citations 2, 3 et 4

/// Quotes 2, 3 and 4 translated by the author.

[6] M. Delgado, “De la ciudad concebida a la ciudad practicada.”
 
Référence électronique
Cifuentes Quin, Camilo. L’urbanisme et l’urbain à Bogotá. Réflexions sur la mystification d’un discours sur la ville = Urbanism and the Urban in Bogota: Reflections on the Mystification of a Discourse of the City. Ambiances.net, Edito n°20, 2009/09/24. [En ligne] http://www.ambiances.net/index.php/fr/editos/119-lurbanisme-et-lurbain-a-bogota-reflexions-sur-la-mystification-dun-discours-sur-la-ville (Consulté le 18/05/2012).