Effets de serres, effort théorique
Greenhouse effects, theoretical effort
 
30/11/2009
Edito n°24
Philippe Gresset
• maître-assistant à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais.
• assistant professor at Ecole nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais
 
L’histoire, la théorie et la critique architecturales demeurent de nos jours indissociables, malgré quelques accidents productifs survenus au début du 19e siècle. Dans le cadre du musée des Monuments français de Lenoir, l’étrange projet de musée de l’architecture concevait par exemple à la fois une œuvre : le tombeau d’Héloise et Abélard, et une ambiance : le parcours initiatique depuis l’espace public de la rue jusqu’au lieu de recueillement du Jardin Elysée, à travers les cours Renaissance, Gothique de transition et Gothique « arabe ».

Parmi les nombreux programmes innovants du 19e siècle figurent les musées et les serres qui partagent deux traits communs essentiels : l’éclairement zénithal et le classement des objets conservés. Les serres qui manifestent le contrôle efficace d’un milieu artificiel et une réelle maîtrise climatique sous les espèces de la lumière, du chauffage et de la ventilation, ces serres deviennent par la suite les réceptacles de toutes les innovations technologiques. Au tournant du siècle, l’architecte, jardinier et botaniste J.C. Loudon généralise le principe des serres à structures curvilignes, dont les vitrages adoptent des profils en quart de cercle ou en parabole. Vers 1830, la dimension des vitres est accrue, ce qui aide à la conception de structures légères pour ménager la plus vaste et impressionnante promenade intérieure. Et à la même époque se conjuguent, dans les serres chaudes, la chaleur ponctuelle et rayonnante des calorifères et la chaleur diffuse des tuyaux de chauffage par thermosiphon, enfin les premiers thermostats sont bientôt utilisés. Par un exercice de spatialisation de la vie quotidienne et de décloisonnement disciplinaire, les techniques des serres passent dans le logement comme le montre le projet, publié en 1830, de « cottage modèle pour travailleur rural » de J.C. Loudon qui mérite d’être reconnu comme l’un des pionniers de l’architecture moderne, pour reprendre la belle expression de l’historien N. Pevsner. Avant la première guerre mondiale, une architecture révolutionnaire de verre coloré se réfère explicitement, chez le poète P. Scheerbart, à l’architecture des serres du siècle précédent. Et la cathédrale du social-pacifisme de B. Taut vise à rompre les clôtures de l’habitation comme des édifices publics représentatifs. La comparaison entre deux maisons, la maison Chase-Schindler de R. Schindler et la maison Schröder de G. Rietveld, construites la même année, en 1923, permet de montrer combien l’histoire de l’architecture moderne, encore asservie à une idéologie de l’art d’avant-garde, est imperméable à une éthique écologique contemporaine. Contrairement à ce que pensait le critique Ph. Hamon, la disparition catastrophique de l’architecture ne réside pas dans les ruines et les serres du 19e siècle mais dans la dématérialisation, dans les notions de « branchement » suggéré par D. Greene, ou dans la démesure, le « tas » imaginé par C. Price, autour des années soixante-dix.
  Architectural history, theory and critique remain indissociable even now, despite a few productive accidents in the early 19th century. As regards Lenoir’s Museum of French Historic Buildings (musée des Monuments français de Lenoir), the strange architecture museum project included a work (the tomb of Heloise and Abelard) and an atmosphere, a pathway of initiation from the public entrance on the street to a place for quiet contemplation in the Elysée Garden, through courtyards that were Renaissance, transitional Gothic and “Arabic” Gothic in style.

Among the many innovative programmes of the 19th century were museums and glasshouses, sharing two essential common features – zenithal lighting and the classification of the objects kept in them. Glasshouses, which exercise effective control of an artificial environment and true climatic control beneath species consisting of lighting, heating and ventilation, then became receptacles for every possible technological innovation. At the turn of the century, the architect, gardener and botanist J.C. Loudon extended the glasshouse principle with its curvilinear structures and windows shaped like quarter-circles or parabolas. Towards 1830, windows became larger, allowing for the design of lighter structures and huge, impressive interior promenades. At the same time, in hothouses, a double system of heating was used – radiant heat, provided on an ad hoc basis by heaters, and diffuse heat from pipes connected to a heat siphon. The first thermostats were soon to make an appearance. In an attempt to increase everyday living space and remove the barriers between technical disciplines, the techniques used in the greenhouses were transferred to the house building sector as is evident from the 1830 project for a “model cottage for a rural worker” by J.C. Loudon who deserves recognition as one of the pioneers of modern architecture, as historian N. Pevsner so beautifully put it. Before the First World War, the revolutionary idea of using coloured glass in architecture was an explicit throwback, said the poet P. Scheerbart, to the greenhouse designs of the previous century. And B. Taut’s cathedral to social-pacifism aimed to break down the enclosures around private housing and representative public buildings alike. A comparison of two houses, R. Schindler’s Chase-Schindler House and G. Rietveld’s Schröder House, both built in the same year (1923), shows the extent to which the history of modern architecture, then still subjected to the ideology of avant-garde art, remained impermeable to a contemporary ecological ethic. Contrary to the opinion of critic Ph. Hamon, the catastrophic disappearance of architecture does not lie in the ruins and greenhouses of the 19th century but in dematerialisation, in the notions of “plug-ins” suggested by D. Greene or in excesses such as the “lump” designed by C. Price in the 1970s.
  

Référence électronique
Gresset, Philippe. Effets de serre, effort théorique = Greenhouse effects, theoretical effort. Ambiances.net, Edito n°24, 2009/11/30. [En ligne] http://www.ambiances.net/index.php/fr/editos/123-effets-de-serres-effort-theorique (Consulté le 18/05/2012).