La découverte de la vallée du M’zab par l’architecte Jean Bossu en 1938 : rendre compte des ambiances ?
The discovery of the M’zab valley by architect Jean Bossu in 1938: recounting atmospheres?
 
13/01/2011
Edito n°39
Xavier Dousson
• architecte, docteur en histoire de l'art, enseignant à l'ENSA Paris-Malaquais
• architect, PhD, Paris-Malaquais School of Architecture
Jean Bossu, croquis-plan d’occupation de la place de Ghardaïa un jour de marché. Dessin d’octobre 1938, archives privées de Jean-Michel Bossu  Jean Bossu, croquis de la place du marché de Ghardaïa et de ses usagers. Dessin non daté, archives privées de Jean-Michel Bossu.
Au cours de l’automne 1938, Jean Bossu (1912-1983) se rend à Ghardaïa, principale cité de la pentapole de la vallée du M’zab[1], au cœur de l’Algérie. Ce voyage est en partie motivé par Le Corbusier - son premier employeur de 1929 à 1933 - qui souhaite que son jeune collaborateur y réalise pour lui des relevés et croquis d’une architecture vernaculaire qu’il admire[2]. Si Bossu ne reste pas à Ghardaïa aussi longtemps que Le Corbusier l'aurait souhaité[3], il y reviendra à de nombreuses reprises, en particulier à partir de 1954, au moment où il exercera lui-même en Algérie.
Les quelques mots et croquis laissés par Bossu permettent de saisir ce qui frappe l’architecte et qui, en réalité, marque essentiellement l’étroite intrication de l’architecture avec l’ensemble des données locales, qu’elles soient sociales, climatiques, topographiques et constructives.
Ainsi, il observe et dessine ces architectures et aménagements de la vallée du M’zab avec leurs habitants, leurs animaux – particulièrement les dromadaires - et leurs végétaux, comprenant immédiatement l’équilibre qui les lie. Il s’attache à décrire les « microclimats que l’on trouve dans les maisons ». Il croque les nombreux dispositifs d’irrigation et d’adduction d’eau indispensables à la vie locale (puits, barrages, retenues, déviations, réseaux). Il détaille sur plusieurs dessins la manière étonnante qu’ont les commerçants d’occuper la place du marché de Ghardaïa, s’installant sur la diagonale du rectangle qu’elle forme plutôt que parallèlement à ses côtés. Ces dessins renseignent également sur la répartition précise des marchands et de leurs produits sur la place : dattes, chèvres, chameaux, fromage, bois de chauffage, bois de construction, fruits et légumes, tissus, etc. La simple évocation de ces marchandises rend presque palpables leurs odeurs et leurs couleurs. Accordée à la diversité de commerçants et de chalands représentés, elle donne une idée des ambiances qui devaient s’y déployer. Sur cette place, il repère la modeste aire des prières, aujourd’hui disparue, et dessine la manière si particulière dont les animaux sont attachés, en grappe, comme sur les photographies plus tardives de Manuelle Roche[4]. Un autre croquis montre une vue générale de Ghardaïa et révèle que l’architecture épouse la topographie du site - une colline - et la souligne en disposant à son sommet le minaret de la mosquée. Divers dessins de bâtiments montrent la simplicité de l’architecture et décrivent minutieusement les dispositifs banals de protection contre les agressions du soleil du désert : portiques et encorbellement générateurs d’ombres, murs presque pleins percés de minuscules ouvertures, etc. L’architecte ne s’attache finalement que très peu à ce qui fait l’ordinaire d’un croquis d’architecte pour privilégier une représentation plus fine de ce qui fait la complexité d’une situation spatiale.
Dans les années trente, la mécanisation n’a pas encore véritablement atteint la vallée et les déplacements se font encore essentiellement à pieds, à dos d’âne et en dromadaire. Cette vision archaïque de son architecture, qui combine et révèle dans une cohérence exceptionnelle les pratiques sociales, les modes de déplacements, les contraintes climatiques, les ressources naturelles et les données topographiques, est de plus d’une beauté plastique « puriste » époustouflante. Cette découverte devient pour Jean Bossu « extraordinaire », un moment essentiel de sa formation, un ferment de ses positions ultérieures d’architecte, une question pressante de représentation.
 
During the autumn of 1938, Jean Bossu (1912-1983) travelled to Ghardaïa, the main city of the cluster of five in the M’zab[1] valley, in the heart of Algeria. This journey was in part motivated by Le Corbusier - his first employer from 1929 to 1933 - who wanted his young employee to carry out surveys and sketches for him of a vernacular architecture he admired[2]. Although Bossu did not stay at Ghardaïa for as long as Le Corbusier would have wished[3], he returned there on many occasions, in particular from 1954 onwards, at a time when he himself was working in Algeria.
The few words and sketches Bossu left to posterity show us what struck the architect and what effectively and in essence  marks the close and complex interweaving of the architecture with all the local features, be they social, climatic, topographical or structural.
He observes and draws this architecture and the development of the M’zab valley with its inhabitants, animals – camels in particular - and plants, instantly understanding the balance that binds them together. He makes a point of describing the “microclimates one finds in their homes”. He sketches the many irrigation and water conveyancing systems that are essential to local life (wells, dams, reservoirs, diversions, networks). In several drawings he details the surprising manner in which traders set up their stalls in the Ghardaïa marketplace, on the diagonal of the rectangle formed by its sides rather than parallel to them. These drawings also give information on the precise distribution of the merchants and their products on the marketplace: dates, goats, camels, cheese, firewood, timber, fruit and vegetables, fabrics, etc. Just the evocation of these goods makes their smells and colours almost palpable. Matching the diversity of the traders and customers portrayed, it gives one an idea of the atmospheres that one imagines reigned there. On this marketplace, he spots the modest praying area, no longer there, and draws the singular way in which the animals are tethered, in bunches, as the subsequent photographs of Manuelle Roche[4] show. Another sketch is a bird’s-eye view of Ghardaïa and shows that the architecture follows the topography of the site - a hill - and accentuates it by placing the mosque’s minaret on its summit. Several drawings of buildings show the simplicity of the architecture and painstakingly describe the commonplace arrangements for shielding oneself from the desert sun: porticos and corbelled constructions affording shade, virtually solid walls with tiny openings, etc. In fact the architect hardly endeavours to produce a normal architect’s sketch, preferring a more refined representation of what makes up the complexity of a spatial situation.
In the thirties, mechanization had not yet reached the valley, and people moved around mainly on foot, on donkeys and camels. What is more, this archaic vision of its architecture, which combines and reveals in an exceptionally consistent manner the social practices, means of travel, climatic constraints, natural resources and topographical data, is also characterized by a staggering “purist” plastic beauty. This discovery became “extraordinary” for Jean Bossu, a pivotal milestone in his training, a ferment of his subsequent standpoints as an architect, a pressing question of representation.

 

NOTES
[1] La vallée du M’zab a été classée au Patrimoine mondial, culturel et naturel de l’Humanité par l’UNESCO en 1982.

Mzab Valley was listed as a UNESCO World Natural and Cultural Heritage Site in 1982.

[2] Voir les pages consacrées à la vallée du M’zab dans Le Corbusier, La ville radieuse, soleil, espace, verdure, Éditions Vincent, Fréal & Cie, Paris, 1933 (réédition, 1964), p. 230-233.

See the pages devoted to the M’zab valley in Le Corbusier, La ville radieuse, soleil, espace, verdure, Éditions Vincent, Fréal & Cie, Paris, 1933 (republished in 1964), p. 230-233.

[3] Entretien inédit de Jean Bossu, le jeudi 8 novembre 1979, partiellement reproduit dans Riccardo Rodinò, « 20 ans de continuité dans les ruptures, Jean Bossu en Algérie », Techniques & Architecture, n° 329, février-mars 1980, p. 70-73.

Exclusive interview with Jean Bossu on Thursday 8 November 1979, partially reproduced in Riccardo Rodinò, “20 ans de continuité dans les ruptures, Jean Bossu en Algérie”, Techniques & Architecture, no. 329, February-March 1980, p. 70-73.

[4] Manuelle Roche, Le M’zab, architecture Ibadite en Algérie, Arthaud, Paris, 1970. Manuelle Roche est photographe et la compagne d’André Ravéreau lorsque celui-ci se voit confier la protection de la vallée du M’zab, au milieu des années 1960. Voir, tout particulièrement : André Ravéreau, Le M’zab, une leçon d’architecture, Éditions Sindbad, 1981.

Manuelle Roche, Le M’zab, architecture Ibadite en Algérie, Arthaud, Paris, 1970. Manuelle Roche is a photographer and the companion of André Ravéreau when the latter was entrusted with the protection of the M’zab valley in the mid-1960s. See more especially: André Ravéreau, Le M’zab, une leçon d’architecture, Éditions Sindbad, 1981.

 
Référence électronique
Dousson, Xavier. La découverte de la vallée du M’zab par l’architecte Jean Bossu en 1938 : rendre compte des ambiances ? = The discovery of the M’zab valley by architect Jean Bossu in 1938: recounting atmospheres?. Ambiances.net, Edito n°39, 2011/01/13. [En ligne] http://www.ambiances.net/index.php/fr/editos/256-bossu-ambiances (Consulté le 18/05/2012).