Espaces sensibles et espaces psychiques
Sensitive spaces and psychic spaces
 
27/10/2011
Edito n°47
Christophe Bittolo
• Psychologue, psychanalyste, analyste de groupe,
• Enseignant chercheur associé (LPCP de l’Université Paris Descartes)
• Psychologist, psychoanalyst, group analyst,
• Associate research lecturer (LPCP of the University of Paris Descartes)
 
Si l’ambiance est une question principalement posée par la recherche architecturale, il n’est pas inintéressant de s’interroger sur la place que cette question occupe aujourd’hui dans le champ de la psychologie clinique. Cette discipline a historiquement centré son attention sur ce qui se passe intérieurement pour un sujet singulier ; mais l’extension des domaines d’application vers les pratiques de groupes (patients, famille, équipe des travail…) a amené les cliniciens et les psychanalystes à développer des conceptions et des méthodologies groupales .
Dans ce mouvement, l’attention portée à la vie affective s’est étendue vers une sensorialité partagée, liante, à certains égards « hors sujet », vers une zone « limite » dans laquelle la différenciation opérée par la pensée entre l’espace environnant, la psyché et le corps s’estompe et perd sa pertinence.
C’est ici que l’ambiance apparaît et prend toute sa valeur processuelle. La présence de cet éprouvé d’ensemble témoigne tout autant de l’état sensori-affectif d’un collectif qu’elle est mobilisatrice d’effets sur des façons de penser, d’agir et d’être ensemble. La prégnance et l’impact des ambiances dans les institutions hospitalières nous a ainsi amené à en étudier attentivement les évolutions et les ressorts (C. Bittolo, 2007, 2008). Quelles sont aujourd’hui les questions soulevées par la prise en compte de cet éprouvé dans la clinique des groupes ?

Si l’on peut reconnaître à la qualité d’une ambiance (conviviale, tendue, distendue…) le pouvoir qu’elle détient sur des processus intrapsychiques et intersubjectifs, son absence relative à un moment donné pose la question des différentes modalités qui, dans la vie d’un groupe, concourent à la régulation d’une sensorialité diffuse. Nous avons ainsi pu souligner que des dynamiques de groupe, des styles tonico-posturaux et moteurs et certains procédés « disjonctifs » avaient le pouvoir de contenir et de réguler les forces en jeu. Une ambiance prégnante et manifeste marquerait sous cet angle une dérégulation ou un débordement de ces différentes modalités intégratives.
Parmi ces modalités, le rôle de la forme  prise par un groupe interroge son pouvoir de contenance esthésique ; comment l’esthétique d’une forme et l’émotion qu’elle suscite  participent-elles à la transformation d’une sensorialité éparse ? Cette question interroge autant le pouvoir attracteur de l’ambiance que l’importance des rythmes.
Enfin plus globalement, l’ambiance nous conduit à repenser l’étendue de la vie psychique et des phénomènes inconscients au-delà des « topiques » initialement conceptualisées par S. Freud et les articulations qui existent entre l’architecture interne de la vie psychique et l’espace sensible. Nous voici devant de vastes chantiers dont l’ambiance constitue une précieuse voie d’accès.
 
  Although ambience is an issue raised primarily in architectural research, it is quite interesting to explore the place this issue currently occupies in clinical psychology. This discipline traditionally focused its attention on what occurs inwardly in a singular subject; yet the extension of fields of application to group practices (patients, family, working teams) has led clinicians and psychoanalysts to develop group-based concepts and methodologies .
In this movement, the attention paid to affective life has expanded towards a shared, binding sensoriality, “irrelevant” in some respects, towards a “borderline” area, where the boundaries the mind creates between one’s surroundings, psyche and body become blurred and less relevant.
This is where ambience intervenes and takes on its full value as a process. The presence of this overall sentiment is as much an indicator of a collective body’s sensory-affective state as it is the generator of effects on how people think, act and behave together. The pregnance and impact of ambiences in hospitals has led us to study closely their evolution and workings.  (C. Bittolo, 2007, 2008). What questions are raised today by allowing for this sentiment in the group diagnosis method?

While the quality of an ambience (friendly, tense, loose, etc.) can help us recognize the power it has over intra-psychological and intra-subjective processes, its absence relative to a given moment raises the question of the different forms that, in the life of a group, converge to regulate a diffuse sensoriality. So we were able to show that some group dynamics, tonico-postural and motor styles and “disjunctive” processes had the power to contain and regulate the forces at work. From this angle, a clearly pregnant ambience would signal a deregulation or excess of these various integrative forms.
Among these forms, the role of the form  taken by a group raises questions about its power of esthesic capacity; how do the aesthetic of a form and the emotion it arouses  contribute to the transformation of a broader sensoriality? This question addresses the attractor power of the ambience and the importance of rhythms.
Finally, on a more general note, ambience leads us to rethink the scope of psychic life and subconscious phenomena, beyond the “topics” initially conceptualized by S. Freud, and the links that exist between the internal architecture of psychic life and sensitive space. A vast area of research lies before us, to which ambience offers a valuable key.
 


Bibliographie :

Anzieu D.,1999, Le groupe et l’Inconscient, Paris, Dunod, 3ème Ed.

Bittolo C., 2008, « Les ambiances et leur traitement dans les groupes en institution » in Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, 50, 2008, p45-53

Bittolo C., 2007, « Introduction à la psychopathologie des ambiances », in E. Lecourt et al., Modernité du groupe dans la clinique psychanalytique, Toulouse, Erès

Bion W.R.,1961, Recherches sur les petits groupes, tr. E.L. Herbert, Paris, Puf, 1965

Lewin K.,1947, « La frontière dans la dynamique des groupes » in Psychologie dynamique, Paris, Puf, 1959

Rouchy J.C.,1998, Le groupe, espace analytique, clinique et théorie, Toulouse, Erès

Thibault E.2010, La géométrie des émotions, les esthétiques scientifiques de l’architecture en France, 1860-1950, Wavre, ed. Mardaga
 
  Bibliography:

Anzieu D.,1999, Le groupe et l’Inconscient, Paris, Dunod, 3rd Ed.

Bittolo C., 2008, “Les ambiances et leur traitement dans les groupes en institution” in Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, 50, 2008, p45-53

Bittolo C., 2007, “Introduction à la psychopathologie des ambiances”, in E. Lecourt et al., Modernité du groupe dans la clinique psychanalytique, Toulouse, Erès

Bion W.R.,1961, Recherches sur les petits groupes, tr. E.L. Herbert, Paris, Puf, 1965

Lewin K.,1947, “La frontière dans la dynamique des groups” in Psychologie dynamique, Paris, Puf, 1959

Rouchy J.C.,1998, Le groupe, espace analytique, clinique et théorie, Toulouse, Erès

Thibault E., 2010, La géométrie des émotions, les esthétiques scientifiques de l’architecture en France, 1860-1950, Wavre, ed. Mardaga
 
 
NOTES
[1] Enseignées dans le cadre du Master de Psychologie Clinique et de Psychopathologie de l’Université Paris Descartes.
[2] Il s’agirait de préciser la notion de « forme » parmi les filiations issues du Gestaltisme, des théories de la communication et d’autres théories psychanalytiques sur le fonctionnement des groupes.
[3] Notons sur cette question, le travail d’Estelle Thibault (2010).
 
[1] Taught in the context of the Master’s in Clinical Psychology & Psychopathology of the University of Paris Descartes
[2] This means specifying the notion of “form” from the filiations taken from Gestaltism, communication theories and other psychoanalytical theories on how groups function.
[3] See Estelle Thibault’s work on this question (2010).

 

Référence électronique
Bittolo, Christophe. Espaces sensibles et espaces psychiques = Sensitive spaces and psychic spaces. Ambiances.net, Edito n°47, 2011/10/j. [En ligne] http://www.ambiances.net/index.php/fr/editos/274-espaces-sensibles-et-espaces-psychiques (Consulté le 18/05/2012).