Poïétique des ambiances architecturales et urbaines : les mises en œuvre de l’expérience
The poietics of architectural and urban ambiences: making use of experience
 
05/01/2009
Edito n°7
Grégoire Chelkoff
architecte, professeur à l’ENSA de Grenoble, directeur du Cresson
• architect, professor Ensa de Grenoble, director of Cresson
 
Les multiples dimensions que l’idée d’ambiance articulent peuvent dérouter celui qui en interroge la faisabilité et les différentes modalités de création. Point de recettes ni de voies toutes tracées. Partant que l’environnement est à concevoir comme façonnant et façonné, la perspective qualitative proposée dans ce court texte est d’envisager une approche poïétique dont l’objet est d’étudier l’ambiance mise en oeuvre par l’usage ordinaire des espaces. C’est en même temps la manière dont le lieu s’imagine en nous et « s’énacte » dans nos pratiques, qui forment l’ambiance, on pourrait dire : qui font œuvre d’ambiance.
Penser l’ambiance en architecte, et penser l’architecture comme ambiance, c’est alors considérer les manières dont les dispositifs spatiaux et matériels initient ou prédisposent certaines formes d’expérience composant avec les flux (lumière, chaleur, son, mouvement) et qui sont prégnantes et significatives dans l’accomplissement sensible de la vie quotidienne. Les formes d’expérience sont à envisager dans toute leur banalité mais aussi dans toute leur force de façonnage.

Monter un escalier, traverser une rue, se mettre au balcon, marcher sur un sol, s’appuyer contre une paroi, appeler de sa fenêtre, tourner un angle de rue, passer une porte, se caler dans une embrasure, chacune de ces situations peut être pensée comme forme d’expérience spécifique faisant de l’environnement une œuvre en cours qui nous implique.

A l’idée plastique séduisante de l’œuvre comme « jeu savant et correct des volumes sous la lumière » vient se greffer une autre dimension oeuvrante de l’architecture qui pourrait être celle des jeux savants du corps et de la lumière dans l’exécution d’un mouvement humain.

Cette poïétique des ambiances ordinaires demande l’accumulation d’expériences directes qualitatives pour établir un socle de connaissance empirique argumenté. L’observation en est un enjeu primordial, tant par les phénomènes saisis que par le processus même d’observation. Observer consisterait à dégager des formes d’expérience de l’environnement mettant l’usage et l’action à l’oeuvre.

Est ce que ce ne serait pas être sensible à ces « sollicitations formelles » qu’évoquait Valéry [1], dans lesquelles la forme gagnerait en antériorité sur le sens ?

C’est alors que, peut être, les compétences d’observation peuvent se traduire en compétences de projétation. L’observé n’est pas reproductible, il est seulement dépassable, inspirateur, distillateur de nouvelles sollicitations.

  The many dimensions contained in the idea of “ambience” can be confusing for anybody considering the feasibility and various conditions of creativity. There are no recipes or predefined paths. Based on the idea that the environment should be designed as a structuring and structured element, the qualitative perspective proposed in this short text requires the use of a poietic approach to study the ambience introduced by the ordinary utilisation of space. It is both the way in which the place is imagined in our minds and the way in which it is “enacted” in our everyday life that form ambience. In fact, one might almost say that they create a work of ambience.
Thinking of ambience as an architect and thinking of architecture as an ambience means considering the ways in which spatial and material devices initiate or predispose certain types of experience that combine flows of light, heat, sound and movement. These flows are relevant and significant in the sensitive accomplishment of everyday life. Forms of experience should be envisaged in all their banality and also with all their strength as structuring elements.

Climbing a flight of steps, crossing a street, going out onto a balcony, walking, leaning against a wall, calling from a window, turning the corner of a street, going through a door, standing in the doorway – all these situations can be seen as a specific form of experience, making the environment a work in progress, a work that involves us.

The attractive aesthetic idea of a work as the “skilful, correct play of volumes under light” is extended by another structuring dimension of architecture that might be called the skilful play of the body and light in the performance of a human movement.

The poietics of ordinary ambiences demand an accumulation of direct, qualitative experiences if we are to establish a well-reasoned basis for empirical knowledge. Observation is an essential issue, because of what is seen as much as because of the process of observation itself. Observation means outlining forms of experience in the environment that involve use and action.

This is, arguably, a type of sensitivity to the “formal demands” described by Valéry [1], in which form precedes sense.


It would perhaps suggest that observational skills can be translated into projectional skills. What is observed cannot be reproduced; it can only be exceeded. It is inspirational. It distils new demands.


 
NOTES
[1] Voir C. Thérien : « Valéry et le statut « poïétique » des sollicitations formelles de la sensibilité », Les études philosophiques, n° 3, 2002

///  See C. Thérien: “Valéry et le statut “poïétique” des sollicitations formelles de la sensibilité”, Les études philosophiques, Issue 3, 2002

 
Référence électronique
Chelkoff Grégoire. Poïétique des ambiances architecturales et urbaines : les mises en œuvre de l’expérience = The poietics of architectural and urban ambiences: making use of experience. Ambiances.net, Edito n°7, 2009/01/05. [En ligne] http://www.ambiances.net/index.php/fr/editos/56-poietique-des-ambiances-architecturales-et-urbaines (Consulté le 18/05/2012).