L’effet des mots (ou) les ambiances au rythme du vocabulaire
When words make ambiances
 
25/03/2009
Edito n°11
Eric Monin
architecte, maître-assistant à l’Ecole nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille
• architect, lecturer at School of Architecture of Lille (FR)
 
“ Le jeu savant, correct et magnifique des volumes sous la lumière ”. Tout au long du XXe siècle et aujourd’hui encore, cette formule magique a fait vibrer à l’unisson des armées d’architectes, travailleurs acharnés de l’espace, des formes, des volumes, des pleins et des vides, de la lumière et des ombres. Dominé par la figure du maître, l’enseignement du projet se résume encore trop souvent à ces quelques mots, incantations au pouvoir sacré infiniment énigmatiques. Les mots manquent, il faut bien le reconnaître. L’architecte ne sait plus parler sa langue. Alors il emprunte le vocabulaire des autres. Celui du mécanicien, de l’astronome, du militaire, du physicien, du philosophe, du mathématicien, du biologiste, du cinéaste, du musicien, de l’informaticien, …. La transposition, la métaphore, la fiction théorique sont-elles d’une nécessité absolue pour dire l’architecture ?   "The learned game, correct and magnificent, of forms assembled in the light”. For nearly one century now, armies of architects have been fascinated by the magic of this famous sentence. As painters work the paste, architects do work space, forms, volumes, solids and holes, light and shadows. According to the rules decreed by the Master, design in architecture is still often taught with the same few words which sound like enigmatic and holy prayers. Undoubtedly, there is a lack of words. Architects don’t seem to speak their language any more. Most of the time, they use vocabulary from other fields : medicine, astronomy, military art, physics, philosophy, mathematics, biology, movies, music, computer sciences, … Are transposition, metaphors or theoretical fictions really useful to tell us about architecture ?

Calliope chante des vers ; un petit génie en marque la cadence


“ Savoir ce que chaque mot signifie ”
La préface écrite par André Félibien-des-Avaux dans l’ouvrage qui fut le premier dictionnaire de l’architecture en langue française nous rappelle comment les mots, comme le marbre, font l’architecture. Le mot juste permet d’éviter les malentendus sources d’erreurs calamiteuses lors de l’édification. Parler le même langage que les ouvriers, c’est les aider à exécuter “ les choses comme on se les est imaginées ”. Les paroles selon Félibien permettent également de dépeindre “ comme autant de coups de pinceaux […] les images des choses ” qui se forment dans l’esprit de l’architecte. Bref, il est indispensable “ de savoir ce que chaque mot signifie ” car cette rigueur sert à traduire les intuitions et les intentions. Derrière la logique constructive des mots se cache la saveur des ambiances qu’ils convoquent..

Dire l’architecture
Avant d’être une histoire d’espaces, les ambiances sont d’abord une affaire de construction. Joints pleins, refendus, saillants, rubannés, joints en chanfrein-double, joints creux, en canal, en anglet ou joints creux chanfreinés pour ne citer que les 9 sortes de joints de maçonnerie répertoriés dans l’illustration n°54 du dictionnaire de l’architecture de Jean-Marie Pérouse de Monclos, toutes ces mises en œuvre commandent des effets graphiques qui accentuent ou effacent les contrastes d’une façade, selon entre autre la taille, la nature des matériaux assemblés, l’implantation et l’orientation de la paroi construite. Il est urgent de raviver un vocabulaire précis, approprié et plein de charme – j’ose à peine dire savant, correct et magnifique, capable de raconter la richesse et les qualités infinies de nos environnements construits, car ce qui s’énonce clairement s’édifie bien et les ambiances qui en résultent s’épanouissent alors de toutes leurs forces. Qu’elle chuchote, qu’elle parle ou qu’elle chante, l’architecture raconte ce qu’elle est. Une architecture sans mots serait dépourvue d’ambiances et réduite à néant.
  "To know what every word means ”
In the preface of the first French dictionary of architecture he wrote, André Félibien reminds the reader how architecture is made of words as well as marble. Architects need to use the right words to avoid mistakes in construction. They absolutely have to speak the same language than craftsmen so that “ they can build things as one plans them ”. According to Félibien, words are also “ as many paintbrush touches […] making the image of things ” architects have in their minds. Finally, it is useful “ to know what every word means ”, because this precision is necessary to explain intuitions and purposes. The roughness of craftsmen’s words also describe the finest ambiences..

Telling about architecture
Ambiences are not only coming from space properties, but they depend on construction principles. In the dictionary of architecture Jean-Marie Pérouse de Montclos wrote, the 54th illustration describes no less than 9 kinds of brick joints . According to the size and the colour of bricks, or the location and orientation of a wall, each of these brick joints gives its own graphic quality to a façade when the sun shines. That is why it is urgent to rediscover the precision, the richness and delight of the vocabulary of architecture  — the learned words, correct and magnificent, of the numerous qualities of our built environment. What is clearly explained is easy to build and strengthen ambiences as well. Whispering, speaking or singing architectures tell us no more than what they are. Without any words, architecture would enclose no ambiences. It would be condemned to disappear.
 
REFERENCES
[1] D’Aviler (Charles-Augustin), Dictionnaire d’architecture civile et hydraulique et des arts qui en dépendent, Paris : Jombert, 1755
[2] Batteux (Abbé), Les Beaux-Arts Réduits à un même Principe, Paris : Durand, 1747
[3] Félibien (André), Des Principes de l’Architecture, de la Sculpture, de la Peinture, et des autres Arts qui en dépendent. Avec un dictionnaire des Termes propres à chacun de ces Arts, Paris : Coignard, 1676
[4] Pérouse de Montclos (Jean-Marie), Architecture, méthode et vocabulaire, Paris: Monum, éditions du patrimoine, 2002. First edition 1972
[5] Rasmussen (Steen Eiler), Experiencing architecture, Cambridge : MIT Press, 1997. First edition 1959
 
Référence électronique
Monin, Eric. L’effet des mots (ou) les ambiances au rythme du vocabulaire = When words make ambiances. Ambiances.net, Edito n°11, 2009/03/25. [En ligne] http://www.ambiances.net/index.php/fr/editos/73-leffet-des-mots-ou-les-ambiances-au-rythme-du-vocabulaire (Consulté le 18/05/2012).